A deux doigts… - Extropied

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A deux doigts…

20 novembre 2017

On ne va pas se mentir. L’arrivée brutale de la saison froide me plonge comme d’habitude dans des abîmes de doute. Je lutte pour ne pas m’égarer, une nouvelle fois, dans une posture d’hibernation sous Prozac. Pour rester en surface, je pense aux premiers soleils de mars, à mes futures escapades en handbike, ou aux soucis de Tariq Ramadan.
Autour de moi, les gens s’agitent dans une frénésie sportive sans limite. A de très rares exceptions près, je ne fréquente et ne rencontre que des bipèdes qui courent, pédalent, nagent, grimpent, pilatent, nordicwalkent, glissent, se gainent… On me parle de chrono, d’amorti ou de grip de semelle, de segments Strava, de bienfaits de l’entraînement fractionné ou de puissance aérobie. Forcément, le corps dégonflé sur mon coussin à air, je décroche. Et moi, alors ? Dans une vie antérieure, au moindre signe d’abattement, je sortais courir, à n’importe quelle heure, par n’importe quel temps.
Aujourd’hui que nenni. J’observe, je conseille, je commente, j’encourage et j’attends le sommeil pour retrouver en songe le goût de l’effort. Outre mon futur investissement dans un handbike sur mesure (voir billet précédent), je mise également sur la concrétisation d’un projet que je partage avec mes potes tétrathlètes de l’association ANTS. Après l’expérience Cybathon de 2016 (voir billet du 13 octobre 2016), cette association présidée par mon ami chercheur Vance Bergeron a pour objectif d’ouvrir en 2018 une salle dédiée aux APA (activités physiques adaptées) à l’usage des blessés médullaires (tétras, paras, hémis…). Une belle idée qui fait son chemin puisqu’un local a été mis à disposition par l’ENS. Des financements sont en cours pour acquérir des appareils adaptés permettant de renforcer les muscles qui fonctionnent encore, voire ceux qui ne fonctionnent plus, grâce à l’électrostimulation. Autant dire que j’entends squatter cette salle dès son ouverture, à raison d’une séance hebdomadaire minimum.
Outre les bienfaits physiques évidents de la pratique assidue de cette activité pour nous autres mollusques à roulettes, il faut ajouter le réconfort de rencontrer régulièrement ses pairs. A force de ne côtoyer que des valides, on en oublierait presque d’où l’on revient.
Faire partie de ce noyau actif de fracassés de la vie participe indéniablement à ma reconstruction. Ce qui est cocasse avec les blessures médullaires, c’est que selon la hauteur précise de la lésion, nous vivons tous un handicap hautement personnalisé. Si nombre de préoccupations demeurent communes (moyen de déplacement, escarres, transit, sphincters, sondages, infections urinaires…), les options divergent (douleurs localisées, capacités pulmonaires, spasmes, POA, incontinence, force, sexualité, hypotension …). Vance et moi souffrons par exemple du même niveau de lésion et cultivons une vraie proximité en terme de “symptômes” et d’autonomie. Nous sommes également les seuls à avoir repris notre activité professionnelle et à refuser pour l’heure, les interventions chirurgicales irréversibles.
Mais nos deux jeunes compagnons de route Julien et André, dont les lésions sont un peu plus basses ou plus anciennes, ne cessent de m’étonner par leur degré d’indépendance et leur liberté de mouvement. Julien, 36 ans, l’ingénieur pince sans rire que j’ai appris à connaître, vit, conduit, s’habille, se lave, cuisine… tout seul. Certes, ses opérations de transferts tendineux des mains et sa maison aménagée et équipée sur mesure, dans les moindres détails, y sont certainement pour quelque chose. Mais je reste toujours impressionné par son opiniâtreté, son exigence et son énergie. Je connais un peu moins André, 35 ans, ex motard professionnel. Le tétra qui n’a renoncé à rien et qui tentera tout pour remarcher un jour (je le cite). Lui aussi, fort de plusieurs opérations de transfert tendineux et d’un agenda exclusivement dédié à sa reconstruction, a atteint un degré d’autonomie bluffant. En outre, ce séducteur invétéré semble collectionner les aventures. Je ne l’ai jamais vu avec la même compagne. De quoi rendre jaloux des tombereaux de valides.
A l’opposé, sur cette échelle de l’autonomie, il y a Johnny et sa lésion haute, qui le rend dépendant à…100 %. Forcément, c’est moins facile. Je lui ai rendu visite dernièrement. Il allait bien, sans plus… Dans son cas, c’est ce “sans plus” qu’il faut dépasser. Pour lui, le défi est de s’extirper de cette colère désabusée, de ce cocon de soins et d’assistance qu’on a érigé autour de sa personne et de se réinventer une vie sociale. Sortir, affronter le monde extérieur et le regard des gens, prendre des initiatives et du plaisir à faire et voir autre chose. C’est loin d’être simple et j’essaye modestement de l’y aider.
Et puis, il y a Amandine. Cette ex-danseuse, victime elle aussi d’un accident de vélo (décidément), vit avec Nicolas, qui lui a fait sa demande en mariage en salle de réanimation. Avec Danielle et Vance, c’est le second couple “mixte” que j’ai la chance de connaître et chacune de nos rares rencontres est riche d’expériences partagées. Cet été, Amandine m’a annoncé que Nicolas et elle attendaient un enfant. WTF ! Cette nouvelle m’a filé grave la banane. Sur le moment, j’ai trouvé ça tellement inouï, courageux, ou tout simplement merveilleux que j’en parlais à tout le monde. Depuis, j’ai pris discrètement des nouvelles. L’accouchement sous césarienne (of course) est programmé le 1er décembre. On en reparlera.
Comme un miracle n’arrive jamais seul, Amèle, une de mes aides-soignantes, me faisait dernièrement remarquer, durant ma toilette, que je réussissais à bouger mon pré-extérius gauche. Dingue ! D’abord un, puis deux et maintenant trois doigts de pied qui bougent à la demande, sous le regard médusé de mes kinés, curieux de ce cheminement nerveux retrouvé entre deux points extrêmes.
Ne nous emballons pas pour autant. C’est un bon début mais mon petit doigt me dit que la suite n’est pas pour demain.

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Directeur associé

Sportif du dimanche et directeur de clientèle  la semaine, il est aussi concepteur-rédacteur à ses heures, ça le détend.

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Il y a 15 commentaires

  • Philippe Junod le 21.11.2017 à 21h10

    Moi je like.

  • Clacla BM le 21.11.2017 à 23h20

    Hello Michel, heureux hasard, je reviens du taff et je tombe sur ton post… merci pour tes news 😉 des belles bises pour toi et des pensées aussi ami.

  • Clacla le 24.11.2017 à 17h45

    Mais Mimi, l’hiver, ECRIS !!!
    (rapport à ce texte particulièrement bien tourné…)
    Je t’embrasse,

  • La gosse à son vrai père le 25.11.2017 à 10h25

    Bon d’accord, on s’emballe pas. Bon, on s’emballe pas. On s’emballe pas. Putain mais si on s´embaaaalle!!!

  • PAF le 28.11.2017 à 13h32

    Tu viendras me réchauffer les doigts (de mains) à Sainte-Catherine dimanche?

  • rodolphe le 29.11.2017 à 8h15

    je n’arrive toujours pas à commenter ,juste à te lire et toujours avec le coeur qui s’emballe……

  • Olivier le 29.11.2017 à 16h47

    Super ce récit Michel. On partage un peu de ta vie et on te lance des bonnes ondes.
    Olivier, un anonyme

  • fanfan le 05.12.2017 à 16h26

    No comment!! un magnifique billet juste avant Noël ; un beau kdo!!!
    encore et toujours Merci.

  • Laurent le 06.12.2017 à 11h13

    Quand je te lis , je me dis que tout est possible, ça m’évite de me décourager . Bises Michel

  • Philkikou le 09.12.2017 à 20h36

    … Après l’épisode de la SaintéLyon qui a bien dû t’occuper, le projet de l’ association ANTS avec une salle t’aideront à passer le cap de cet hiver froid, neigeux, ..
    J’espère qu’avec ce projet, tes orteils qui bougent de concert avec ceux de ta fille tu pourras chanter  » Pour moi la vie va (re) commencer  »
    http://www.jukebox.fr/johnny-hallyday/clip,pour-moi-la-vie-va-commencer,q55mlv.html

  • Lidwine le 18.12.2017 à 16h27

    Moi, j’ai envie de dire qu’on ne se voit vraiment pas assez, parce que, parmi les gens que tu fréquentes, il n’y a pas que des sportifs invétérés :
    je ne m’agite jamais dans une frénésie sportive sans limite, ni en hiver, ni en été, j’ai horreur de la course à pied, je pédale 2 fois par an et uniquement au parc de la tête d’or, je nage de temps en temps mais sans excès, je ne grimpe pas, je ne pilate pas, je ne fréquente aucune salle de sport, tout au plus, j’aime skier quand j’en ai l’occasion…
    C’est important d’avoir aussi des amis qui ont un rapport très très lointain au sport 🙂
    Et qui s’en portent à merveille !
    Cool ce projet de salle de sport et cool ces doigts de pied qui se rappellent à toi… on a quand même le droit de s’emballer !
    Des bises de toute la famille,
    Lidwine, le Colonel, Baptiste et Elsa

  • Péache le 18.12.2017 à 23h43

    BMS aurait été à deux doigts de renommer ton blog : Extrapied
    Biz

  • David le 19.12.2017 à 23h29

    Bonjour Michel,
    Alors là, tu nous annonces comme ça que 3 doigts de pieds bougent….
    Mais, chut, Michel, chuuuutttt….
    Un bon sportif est un type qui gagne, en exprimant son incrédulité face à cette victoire alors même qu’il ne s’entraine pas.
    Là, tout les sportifs compulsifs (Tariq Ramadan également !?!) en déduisent que tu commences la musculation des doigts de pieds.

    En même temps, le fils de ma femme me demandait, dernièrement, pourquoi les doigts de pieds n’avaient pas de nom, comme pour les mains. J’avoue avoir eu un moment de solitude intellectuelle au moment de lui faire une réponse… Je me coucherai moins bête ce soir.

    Merci, pour ces billets.
    Bonne fête.

  • Gisèle le 09.01.2018 à 22h45

    Punaise elle a raison la gosse de son père on s’emballe grave, il faut toujours y croire j espère que tu as encore évolué depuis mais tu es très secret la dessus même ton Omar vient de découvrir tout cela mais t’inquiète on comprend ces cachoteries et on souhaite que 2018 soit une belle année de progression pour toi.

    Des bises

    Gis

  • Gis le 09.01.2018 à 22h48

    Punaise elle a raison la gosse de son père on s’emballe grave, il faut toujours y croire j espère que tu as encore évolué depuis mais tu es très secret la dessus même ton Omar vient de découvrir tout cela mais t’inquiète on comprend ces cachoteries et on souhaite que 2018 soit une belle année de progression pour toi.

    Des bises

    Gis

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