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Comme sur des roulettes.

18 septembre 2017

Comme sur des roulettes

“Alors, ça roule ?” me lancent fréquemment différents interlocuteurs (chauffeurs, personnel médical, relations professionnelles ou amicales…) sans réaliser l’audace de cette vanne spontanée et involontaire qui flatte mon sens de l’humour.

Et bien oui ! On peut dire que ça roule.

Longtemps, je fus convaincu que je ne pouvais, ni ne voulais, vivre comme ça de façon durable. Et pourtant si. Finalement, on peut. Même si j’hésite encore parfois à prolonger l’expérience, trois ans et demi après mon accident de parcours, je dois le reconnaître, il est tout à fait supportable de vivre comme ça.
Dans la rue, je marche désormais (enfin, je roule) en ne ressentant plus le poids de la différence. Certes, les autres ne me regardent pas parce que je suis particulièrement beau, ou d’une élégance rare, ou parce que je dégage un charisme irrésistible. Les gens ne me proposent pas spontanément leur assistance parce que l’entraide est devenue soudain une règle de la vie urbaine occidentale. Les enfants ne m’observent pas systématiquement parce qu’ils m’ont vu dans Koh- Lanta…

Quoi que je fasse pour me fondre dans la masse, je ne passerai plus jamais inaperçu. Mais j’ai appris à vivre avec ça, depuis mon retour dans le monde des valides, et j’assume crânement. Encore faut-il que ma différence et mon désagrément aient la vertu de se borner à mon seul handicap (ce qui constitue déjà un socle conséquent) . Mon quotidien repose aujourd’hui sur une organisation figée et un fragile équilibre qui laissent peu de place à l’improvisation et ne souffrent aucun dysfonctionnement. Quand tout “roule” donc, et que le soleil brille, mon humeur du jour, sans être euphorique, est plutôt correcte et égale. Si je peux me laisser facilement glisser dans ma bulle, relativement hermétique à ce qui m’entoure, c’est plus par réflexe que par détresse. Ce défaut est plus ancien.

En revanche, le moindre événement remettant en cause ce confort tout relatif et je sombre illico dans la déprime, de façon assez spectaculaire. Je ne parle pas ici des choses secondaires. Peu m’importe la composition et les heures des repas, la couleur des draps, les rayures sur la carrosserie, les chaussettes dépareillées, le bon fonctionnement de la télévision où le désordre ambiant (moi qui fut un maniaco dépressif). Je parle des petites choses qui me rendent la vie encore plus compliquée. En premier lieu, tout ce qui affecte la fiabilité de mon fauteuil roulant m’affecte directement. Je passe aujourd’hui 60% de mon temps vissé sur cette prothèse mobile. Une roulette au roulement défectueux, un coussin gonflable qui se dégonfle, un dossier qui se dévisse ou encore des roues à assistance électrique qui buggent, et la vie de l’homo roulettus devient soudain moins facile. Lorsque ma paire de roues à 6000 € me lâche, je deviens soudainement aussi mobile qu’un valide qui se serait foulé les deux chevilles en même temps. Ces péripéties matérielles ont le don de me rendre dingue. La sagesse voudrait évidemment que je m’équipe d’un fauteuil complet de rechange. Mais notre système de protection sociale, très performant par ailleurs, n’autorise un changement de fauteuil (partiellement pris en charge) que tous les 5 ans. 5 ans, c’est très long…et un fauteuil, c’est très cher. Je vais finir par craquer et auto-financer cet investissement nécessaire à ma quiétude.

Il n’y a pas que les dysfonctionnements plus ou moins fréquents de mon fauteuil qui nuisent à mon confort. On peut citer en vrac les défaillances de mon smartphone (indispensable), des batteries à plat (roues, tablette, téléphone), la pluie, qui rend impossible la progression et le freinage et m’interdit toute escapade extérieure, les débuts d’escarres à soigner, les infections urinaires qui rendent ma vessie capricieuse, les sols impossibles (gravier, pavés, terre molle…), les obstacles pourtant prévisibles (marche trop haute, ascenseur trop petit, étage à gravir…)…

Je ne m’habituerai jamais à tous ces petits désagréments. Ajoutons qu’il est rare que la température ambiante me convienne dans la durée. De manière générale, soit j’ai trop chaud, soit j’ai froid. Difficile de rester longtemps au soleil ou à l’ombre. Pour une fois qu’un tétraplégique à la bougeotte.

Et pourtant, j’ai vécu, de nouveau, des vacances vraiment paisibles sur mon lieu de villégiature désormais classique en Bourgogne. Un séjour à peine perturbé par quelques averses, les aboiements habituels, une invasion de pyrales du buis ou l’absence d’une connection internet correcte. Agathe et Chloé, des températures supportables (j’ai même eu froid), une famille toujours parfaite, de bons livres, de bons films, de bonnes bouteilles, de belles balades, des retrouvailles, de nombreuses visites, de vrais amis, ont presque suffi à mon bonheur.

Presque, car au milieu des coteaux immaculés de vignobles, j’ai senti monter en moi le désir d’agrandir l’horizon de ma déambulation contemplative. Non pas à l’arrière de mon Peugeot Partner adapté ou d’un véhicule Optibus, façon papamobile, mais de manière totalement autonome et insoumise (c’est étonnant comme cet adjectif a acquis une dimension comique). J’ai donc pris la décision de m’y remettre et d’acquérir un vélo, comme au bon vieux temps. Rassurez-vous, j’entends par là un vélo adapté au pilote. A savoir un handbike tricycle couché à assistance électrique avec freinage hydraulique par rétropédalage. Tout un programme ! Reste encore à résoudre quelques problèmes techniques tels que la bonne préhension du guidon, l’accessibilité de la batterie et du système d’hydratation, le changement de vitesses, etc. J’ai rendez-vous prochainement avec mon fournisseur pour des premiers essais et finaliser le cahier des charges. Nous reviendrons forcément sur le sujet.

Avec tout ça, on oublierait presque qu’Agathe approche prudemment de son 3eme anniversaire. Prudemment, car comparée à ses petits copains, elle a peur de beaucoup de choses, mis à part la trottinette : faire de la balançoire, du poney, du manège, de la montgolfière… Contrairement à son idiot de père, elle ne veut sans doute pas prendre de risques inutiles.

 

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Directeur associé

Sportif du dimanche et directeur de clientèle  la semaine, il est aussi concepteur-rédacteur à ses heures, ça le détend.

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Il y a 10 commentaires

  • Piet le 18.09.2017 à 11h39

    Comme nous tous qui avons le plaisir de te lire, merci! Sur il faut lâcher des ronds dans le matériel! Il y aura toujours des déboires, mais un petit peux moins. Des bises mon Sorine.

  • Clacla BM le 21.09.2017 à 14h16

    Hello Mim, merci pour ton billet d’humour-eur, merci pour tes partages qui nous relient, merci d’être là. Si tu as des coups de coeur lecture, annonce la couleur !
    Bisesssssssssssss, Claire

  • M. le Comte le 22.09.2017 à 16h16

    Cher Michel,
    Très heureux de voir que le soleil brille… la plupart du temps.
    Et que vous avez de nouveau la bougeotte !
    Merci pour votre billet teinté d’optimisme.
    Bien à vous,
    Laurent

  • Philkikou le 25.09.2017 à 21h41

    Tu atteins un niveau de résilience élevé pour que ça roule pour toi dans la plus part des situations…
    Sauf quand ce n’est pas comme sur des roulettes à cause de grains de sable assez (trop) nombreux… mais avec ton entourage et ta force tu arrives à te relever de tes tracas quotidiens…et avec toujours des projets qui te font avancer
    On prend ton inspiration et aspiration pour avancer de notre côté…

  • David Pauthier le 25.09.2017 à 22h18

    Bonjour,

    Visiblement, l’expérience du Cybathlon ne t’a pas servi de leçon. Tu as oublié que tu n’étais pas suffisamment tétraplégique pour participer….

    … Et là, tu penses qu’on va te laisser participer à la sortie du week-end à Parilly. Je lis:
    -vélo avec assistance électrique,
    -vélo couché,
    -pédaler avec les mains,
    N’est-ce pas un peu limite, non?

    Et, je n’ai pas encore parlé du contrôle anti-dopage!?!

    A bientôt, Michel.

  • fanfan le 26.09.2017 à 16h52

    hello Michel!!! toujours un agréable moment quand je découvre ta littérature . Ce billet me plait beaucoup. Belle humeur, bel humour. Quel chemin parcouru! quelle transformation! je suis comme d’habitude admirative… et c’est peut dire! ce qui me plait dans ce que tu racontes ce sont vraiment tous les détails qu’un « deux pattes debout » ne peut même pas imaginer. On apprend beaucoup de choses en te lisant; on comprend aussi beaucoup de choses . Je t’embrasse Michel. Belle continuation. L’aventure du vélo… une nouvelle étape! chouette ! je vais découvrir encore plein de choses …

  • Sandrine le 28.09.2017 à 10h18

    Tu es en fauteuil, certes, cela ne passe pas inaperçu mais je ne pense pas être la seule à voir que tu es aussi , beau, élégant et avec un certain charisme ….( tu remarqueras que je n ai pas relevé tes adjectifs qualificatifs…faut pas exagérer tout de même 😉 )
    Tu as encore qqs mois avant l’été prochain pour finaliser ton handbike, t’entraîner et ce sera toi qui me rendra visite !!
    Je t »embrasse.

  • le coach le 02.10.2017 à 10h10

    bonjour Michel, très bonne cette idée de tricycle ! attention quand même si tu te pointes à Parilly avec des roues à 6000 euros!
    Tu risques de faire des jaloux chez les CSP+
    Autre point réglementaire: si ton vélo fais moins de 6,8 kilos tu devras le lester
    A bientôt sur l’anneau

  • Gisèle BERTRAND le 03.10.2017 à 10h28

    Hey ça flatte ton égo de ne plus passer inaperçu j’en connais qui rêve d’être vu et reconnu dans la rue alors l’idée de refaire du vélo c’est formidable et je te reconnais bien là un peu d’entraînement et on va te retrouver sur les chronos c’est cool et je te souhaite de réussir de challenge .

    Des bises

    Gis

  • pierre le 25.10.2017 à 19h46

    Salut à toi,

    Bernard m’avait dit que tu comptais t’acheter un vélo, qu’il t’avait trouvé en forme, même si ta venue dans nos monts avait des airs d’adieux pour qui tu sais.
    Peut être que ce nouvel équipement te permettra de partager un peu de liberté avec ta fille, de repousser un peu plus loin les barrières de ton espace, toi qui n’aimais pas avoir de limites.

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