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Un esprit sain dans un corps vain

27 juillet 2016

Il y a quelques années, une amie me prête un roman de Daniel Pennac, auteur français à succès dont je n’ai jamais été fan (contrairement à cette amie). Ce livre, “Journal d’un corps” me fera changer d’avis.

De 13 à 87 ans, âge de sa mort, le narrateur fait le récit cru, drôle et émouvant de toute une existence, scrutée et décrite depuis le corps. Un corps qui se découvre, qui souffre, qui aime, qui vieillit qui passe par tous les « ressentis »… Si j’avais dû écrire le journal de mon propre corps, il eut été nécessaire de commencer un nouveau chapitre après le 1er avril 2014, date à laquelle j’ai laissé une bonne partie de moi-même sous ce tunnel.
Plus de deux ans après cette péripétie qui allait quelque peu bouleverser mon existence, et un an pile après ma sortie de l’hôpital, il me parait opportun de dresser un petit bilan vu de ce corps justement. Car côté logiciel, tout fonctionne et contrairement à mon dernier billet, et sans recours excessif à ma vapoteuse, toujours en rodage, mon moral vacillant se porte plutôt mieux. Étonnant tant le contexte global était propice à un regain de dépression. Comment en effet garder le sourire après la disparition de Michel Rocard, le nouveau carnage des sarrasins zinzin à Nice et ailleurs, l’indécence populiste d’une certaine droite après cet attentat, la remontée de N.Sarkozy dans les sondages, l’officialisation de la candidature Trump, ou la sortie de Camping 3…?
Et pourtant, je vous jure que je n’ai toujours pas recours aux antidépresseurs, aux bienfaits du véganisme, à l’aide d’un psy, ni à d’autres chimères métaphysiques. Je suis d’ailleurs assez sidéré de constater à quel point la religion, quand elle ne motive pas l’essentiel des conflits planétaires, agit encore souvent comme une drogue dure qui engourdit les consciences. Je ne compte plus les aide-soignantes, chauffeurs ou même des proches, qu’ils vénèrent Dieu ou Allah, qui érigent leur croyance en ligne de conduite (tout à fait respectable d’ailleurs). Même certains de ceux avec lesquels les cieux ont été particulièrement cruels semblent parfois trouver dans la foi la lumière, la sérénité et des raisons d’espérer. Tant mieux pour eux. Dans mon cas, mon regain de sérénité tient plus à l’amour et l’extrême bienveillance de mon premier cercle qu’à la promesse d’une vie éternelle.

 

Mais revenons à mon corps.
Si mon handicap de base n’a malheureusement pas évolué d’un iota, je pouvais craindre de souffrir des effets induits, largement expérimentés lors de mon séjour hospitalier. Mais paradoxalement, éloigné de tous ces spécialistes pressés qui me scrutaient du soir au matin à travers une armada invraisemblable d’analyses sanguines, urinaires, radiographiques, par rayonnement magnétique, scintigraphiques, bilans uro-dynamiques…, je vais plutôt mieux, Merci. En 12 mois, je me suis pourtant permis, sans avis médical, de réduire ma pharmacopée quotidienne par trois et de prendre quelques libertés avec les contraintes dues à mon rang. Je me suis notamment affranchi de ma ceinture ventrale contre l’hypotension et après avoir remplacé mes bas de contention par le modèle chaussettes, j’essaye progressivement de m’en passer. Malgré ces dérapages, je n’ai eu à déplorer aucune des complications classiques, que j’avais pourtant toutes vécues à répétition durant mon hospitalisation. J’ai donc pour l’heure évité escarre, tendinite, ou infection urinaire fébrile, pour ne citer que les plus fréquentes, qui pourtant affectent beaucoup de mes proches à roulettes. Certes, tout n’est pas rose. Mes spasmes omniprésents certains jours soulignent l’impérieuse nécessité de ma pompe interne à Baclofène, que je dois scrupuleusement veiller à faire remplir tous les quatre mois, au risque d’un sevrage violent et potentiellement mortel. Sympa comme info. L’ossification due à ma Para-Ostéo-Arthropathie-Neurogène semble en revanche s’être calmée. Si ce truc m’a sérieusement déformé la hanche gauche et tordu tout le reste, il n’a pas suffisamment affecté ma flexion de jambe pour envisager une nouvelle intervention chirurgicale, dixit mon chirurgien. Parmi les autres désagréments, je me suis de nouveau laissé surprendre par les premiers pics caniculaires. Désormais incapable de transpirer et d’assurer ma thermorégulation, je reste bien moins à l’aise quand le thermomètre dépasse les 35°. A un mal être global s’agrègent désormais des douleurs lancinantes dans la jambe gauche, me contraignant à passer les heures chaudes à l’ombre, les pieds en l’air, scotché à un ventilateur et un brumisateur.

 

Bref, rien n’a changé question handicap et effets secondaires.
Ce qui s’est en revanche transformé, depuis 27 mois, c’est mon corps lui-même. Seul mon visage, légèrement remplumé et désormais agrémenté d’une barbe poivre et sel taillée avec soin, est resté quasiment à l’identique. A noter que ce retour en grâce de la barbe tombe à pic me concernant, car ma dextérité actuelle rendrait impossible le rasage quasi quotidien que j’ai dû m’imposer durant plus de 30 ans. Le reste de mon apparence charnelle a subi quelques mutations, évoluant davantage vers la famille des phocidés que des hominidés. Après avoir perdu quasiment 10 kg de muscles quelques mois après l’accident, le fait d’être sevré des menus hospitaliers conjugué à une très faible dépense calorique a entraîné une reprise de poids progressive. Mais mon appétit restant le plus souvent minime, surtout l’été, celle-ci reste très modérée. C’est surtout l’absence de musculature qui bouleverse mon horizon immédiat. À part mes biceps, toujours opérationnels et très sollicités (surtout le gauche, plus volumineux) et dans une moindre mesure mes épaules et quelques résidus de pectoraux, tous les autres se sont fait la malle. Plus de dorsaux, de fessiers, d’abdos, de triceps, de quadriceps, de mollets…remplacés par une pellicule dermique plus ou moins aqueuse. Mes tendons se rétractent et les mains, vidées de toute musculature, se recroquevillent comme l’Angleterre après le brexit. La droite (la main), la plus inopérante, reste crochue en permanence, malgré les séances de kiné. Mes belles jambes bronzées, épilées et affûtées, fidèles complices de 30 ans d’escapades sportives, ont cédé la place à des poteaux de grabataire, blanchâtres, mous et poilus, aux extrémités enflées et violacées. Et ce ne sont pas mes deux séances d’electro Bike hebdomadaires qui vont me rendre mes quadris XL. En dessous des côtes, plus rien ne bouge sur commande, et si l’essentiel de l’enveloppe reste sensible au toucher (et aux bienfaits inouïs des massages), elle ne discerne ni le chaud, ni le froid, ni la douleur. Quand plus de la moitié de votre corps devient une sorte d’ectoplasme mou et entravant, pas simple de s’y épanouir.
Un corps qui n’est plus qu’un fardeau encombrant, m’interdisant presque tout, de me prélasser, de me dépasser, d’aller où bon me semble, de me soulager, de m’échapper, de jouir, d’aimer comme il faudrait, d’improviser…

Je me doute qu’à ce moment de votre lecture, vous vous posez tous la question : Avec tout ça, bande t-il encore ? Et bien oui. Ne me demandez pas comment, je l’ignore. Toujours est-il que ces érections, parfois de pur réflexe, ne se produisent pas toujours quand je le souhaite et provoquent occasionnellement des situations embarrassantes avec les aides soignantes durant la toilette quotidienne.

 

Stop !
Contrairement à Pennac, n’allez pas croire que je vais tout vous raconter quand même. Certes, le tétraplégique perd en pudeur ce qu’il gagne en dérision, mais on peut garder une certaine intimité.

Cherchons plutôt des solutions pour se sentir mieux dans sa peau. Le centre de suivi de personnes handicapées, Tsukui Yamayuri-En de Sagamihara, au sud de Tokyo, a, paraît-il, expérimenté récemment une méthode radicale pour soulager ses pensionnaires. Il faut que je me renseigne. Pour me détendre, j’irais bien moi aussi chasser le Pokémon dans la rue, mais je ne peux pas faire avancer mon fauteuil et tenir mon mobile en même temps. Encore une injustice et une nouvelle frustration…

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Directeur associé

Sportif du dimanche et directeur de clientèle  la semaine, il est aussi concepteur-rédacteur à ses heures, ça le détend.

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Il y a 16 commentaires

  • Philippe DUBOIS le 27.07.2016 à 15h26

    Te voilà de retour ! Avec le moral en plus. J’en suis ravi.

    Je pense à toi.

  • Clacla BM le 28.07.2016 à 10h53

    Hello Mim, une bise géante pour aujourd’hui, une réponse plus nourrie bientôt ! Je suis contente de te retrouver. T’es où cet été ??? Pensées pleines de douceur et de couleurs. Amicalement 😉

  • lidwine le 28.07.2016 à 17h25

    Je suis fan de Pennac.. Et j’ai adoré « Journal d’un corps ».. mais je ne suis pas objective 🙂
    Chouette en te lisant d’avoir l’impression que le moral n’est plus au bas niveau du dernier billet…
    Bel été si on ne se voit pas, profite de tes filles, on vous embrasse fort
    Lidwine (et le colonel, et les gosses)

  • fanfan le 01.08.2016 à 22h45

    mon très très très cher Michel
    Ce billet est beaucoup plus positif même si suinte sous les mots ton humour grinçant. On ne te changera pas! Tu as une façon de parler de ton corps qui est stupéfiante. Je n’ai pas eu envie de lire ce bouquin de Pennac…. du coup je vais peut être le faire. En tout cas tu as réussi à me faire sourire et même rire même si le propos ne s’y prête pas a priori..Tu as le don de bousculer nos petites vies tranquilles, de nous rappeler que la vie ne tient qu’à un fil et que qu’il faut savoir profiter à »donf » du moment présent.
    je t’embrasse Michel. J’ai eu l’impression de te voir sur les quais du Rhône. Te promènes tu dans ce coin ? Ton agence n’est pas très loin, c’est donc possible. La barbe te va très bien. Bel été à toi et aux tiens dans l’attente de lire ton prochain billet.

  • isabelle le 03.08.2016 à 15h02

    Belle lecture, merci ! De quoi regarder nos petits tracas avec plus d’humour et de recul. De quoi, aussi, penser à toi et à plein d’autres pour qui la chaleur de l’été n’est pas une amie.
    Ne change pas, sauf en mieux.
    Bises autour de toi.

  • Sandrine le 09.08.2016 à 12h05

    J ai beau essayer de me rappeler , je n ai pas vu l once d une nageoire, ni de moustaches tel un chat et des oreilles bien présentes.
    Oui, rien qui ne ressemble de près ou de loin à nos amis les phoques…mais juste un bel être humain entouré d une belle famille.
    Merci encore pour ce moment partagé.
    Je t embrasse Michel. 🙂

  • Laurent NEVEU le 10.08.2016 à 21h55

    Bonjour Michel, et merci pour ce nouveau billet toujours empreint de bon sens et de finesse,mais. ..t’a quoi contre camping 3 ?

  • Gintzburger le 11.08.2016 à 14h32

    Bonjour,
    J’aime bien  » les sarrasins zinzins » et  » la religion , drogue dure ».
    Quelques années de « Clarté » m’ont ouvert l’œil.
    Un plaisir de vous lire en dégustant un blanc de Cheilly de votre famille vu à Paques…
    Et un esprit sain dans un corps vain , c’est mieux que le contraire….

  • Lorphie le 11.08.2016 à 15h40

    Hello Michel,

    Je ne lis pas avec suffisamment de regularite, tes billets que j’apprécie toujours autant. Mais je viens de tomber sur un article qui retiendra probablement toute ton attention.

    Amitiés,
    Didier.

    http://news-hl-cm.newsrep.net/h5/nrshare.html?r=3&lan=fr_FR&pid=14&id=RG20e553fWC_fr&detail=1&ch=200014&app_lan&mcc=208&referrer=200620&showall=1

  • Charles le 12.08.2016 à 16h29

    Salut Mec

    « On devient des loups dans ce monde de fous,
    Où l’apparence compte plus que la confiance,
    Même si ton corps est vain, ton esprit est sain,
    Même si ton corps est blessé, ton esprit est aiguisé
    Même si ton corps est vieux, ton esprit est généreux
    Quelle leçon de vie dans ce monde pourri
    Ne changes pas tu avances à grand pas … »

    Charles (le loup solitaire et solidaire)

  • philkikou le 13.08.2016 à 18h48

    * «  » Sandrine le 09.08.2016 à 12h05
    J ai beau essayer de me rappeler , je n ai pas vu l once d une nageoire, ni de moustaches tel un chat et des oreilles bien présentes. » » => pas transformé en otarie non plus…piscine un bon élément pour l’été pou que tout baigne et se sentir comme un poisson dans l’eau ?? 😉
    *billet de Charles toujours vif et incisif, une belle lâme…
    *Lorphie : j’avais aussi entendu cette recherche américaine pleine d’espoir… essai à transformer pour y croire..
    * http://www.kikourou.net/forum/viewtopic.php?f=19&t=37064&p=874053#p874053 : lien d’un blog d’un autre Lyonnais, voyageur au long cours qui parcourt la Great Divide Road
    *Noté le conseil lecture
    Au plaisir de te lire à nouveau  » P’tit corps malade »

  • Gis le 22.08.2016 à 21h58

    Je n’ai qu’un mot à dire tu es le plus fort psychiquement et physiquement même si tu as perdu beaucoup tu as aussi beaucoup gagné ( une sensibilité aiguisée, une force que tu as su trouver au plus profond de toi et l’amour immense que te portent tes proches ) et en plus tu positives ça c’est cool !!!!
    Continue comme ça tu vas encore découvrir des tas de choses dont tu es capable
    Des bises

  • Patrice le 10.09.2016 à 5h28

    Si tu as un quart d’heure demain après-midi à Gerland, nous irons chasser quelques Pokemon.
    Je me refuse à te laisser subir une telle injustice !
    Par contre, je compte sur toi pour m’expliquer la méthode de chasse et me donner la recette du Pokemon à la tomate.

  • Philipe le 11.09.2016 à 13h45

    Bonjour,

    Voici un article dont vous avez peut-être déjà entendu parler : http://www.sciencesetavenir.fr/sante/cerveau-et-psy/20160811.OBS6199/les-exosquelettes-contribuent-a-la-recuperation-nerveuse.html
    De l’espoir pour beaucoup en cette belle fin d’été olympique…

  • Babette Wegelin le 15.09.2016 à 8h45

    Salut Michel, je prends le train en route, je t’avais un peu abandonné…
    C’est sûr qu’Olivier Adam n’est pas l’idéal pour te donner la pêche. Lis donc plutôt ceux de Minuit, Christian Oster, Jean Echenoz, qui ont une bonne dose d’humour, et complètement décalés.
    Je te conseille aussi, si tu ne les as pas vus, « Les Ogres » et « Le P’tit quinquin », ça te met en forme pour la journée.
    Voilà, c’était l’émission culturelle du jour, il y en aura d’autres.
    Et puis, garde le moral, Michel, on t’aime.
    Je t’embrasse bien.

  • philkikou le 30.09.2016 à 5h40

    …en espérant lire ta prose et avoir prochainement de tes nouvelles sur nos écrans…
    -extrait du « Journal d’un corps » :
    « Blague entendue tout à l’heure, au bar où je prenais un café, racontée par mon voisin de comptoir, qui lui n’en n’était pas à son premier pastis : Pas de femmes, dit le médecin à son patient. Pas de femmes, pas de café, pas de tabac, pas d’alcool. Et avec ça, je vivrai plus vieux ? Je n’en sais rien, dit le médecin, mais le temps vous paraîtra plus long. »
    —————–
    En pleurant, on se vide infiniment plus qu’en pissant, on se
    nettoie infiniment mieux qu’en plongeant dans le lac
    le plus pur, on dépose le fardeau de l’esprit sur
    le quai de l’arrivée.
    ———–
    Mes nuits entrecoupées par ces envies pressantes et peu productives. Miction impossible. (Joli titre) Combien de fois ? me demandait jadis mon confesseur. Combien de fois ? me demande aujourd’hui mon urologue.

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