Extropied Redonner de la patate au légume Retour à l'accueil

Personne à motricité réduite

20 août 2018

Je me suis souvenu de l’été 2003.

Celui qui se voulait exceptionnel par sa canicule et dont les températures sont malheureusement devenues un standard quinze ans plus tard. Un été de transition que j’avais en partie passé dans ma maison de Bourgogne, comme ce fut le cas cette année, comme c’est le cas désormais chaque année. Si l’air est heureusement plus respirable et les nuits plus fraîches qu’à Lyon, les températures ont, contrairement à 2003, fortement réduit mon champ d’action. Mon métabolisme, désormais non irrigué, doit éviter les excès du soleil de 10 h à 19 h et privilégier les endroits frais, équipés si possible d’un bon ventilateur, afin de se préserver un minimum de confort. Plombé par cette quinzaine à 35º, je rêvais, éveillé, de nudité, de sel sur ma peau tendue, de mes empreintes dans le sable humide, de vent frais du large, de courants froids en snorkeling, de la surface qui moutonne par force 4, de traversée sur névés, de torrents de montagnes ou de vasques corses cristallines. Ces sensations m’étant désormais interdites, j’espérais enfin goûter à ces escapades en HandBike, telles que je les fantasme depuis des mois, le nez au vent, emprunt d’une liberté retrouvée.

Ça a failli être une bonne idée. On m’a certes enfin livré l’engin attendu, rutilant, sur mon lieu de vacances, quelques jours après mon arrivée. J’avais tout prévu pour optimiser l’expérience. Même le délicat problème du transfert fauteuil /HandBike était résolu puisque mon frère mettait à ma disposition un local tout proche équipé d’un treuil électrique. Avec un support d’accroche adapté et une sangle spéciale, passer d’un véhicule à l’autre devenait presque simple. Hélas, dès mon premier essai sur route, je dus faire l’amer constat que l’assistance électrique… ne m’assistait pas, ce qui devient problématique lorsque la route s’élève. A la moindre côte, privé d’élan, j’étais littéralement planté. Peut-être trop handicapé pour obtenir une réaction de ce moteur « intelligent », je demandai à cinq valides différents de procéder à un essai et le verdict fut unanime. L’assistance attendue est au mieux asthmatique, au pire inopérante et en tout cas pas adaptée à l’usage que je souhaite en faire. C’est bien ma veine. Évidemment, mes interlocuteurs fournisseurs se sont avérés en vacances et injoignables. Vu qu’il m’avait fallu 5 mois pour être livré, il ne m’est même pas venu à l’idée qu’on puisse me dépanner durant mes 3 semaines de vacances restantes. Pas grave, je roulerai cet hiver, ou en 2019…

J’ai juste envie de hurler parfois, et qu’on m’aide à répondre à cette question : Pourquoi l’handicapé ne peut pas tout à fait être considéré comme un client normal ? Rareté de la demande et donc de l’offre, impossibilité de faire jouer la concurrence, souvent inexistante… ? Je pensais tout de même que le prix de cette modeste acquisition, presque 10 SMIC, le prix d’une voiture neuve, m’autoriserait à être exigeant. Une frustration d’autant plus grande que j’ai pu entrevoir tout le potentiel de cette nouvelle activité. Après plusieurs sorties compliquées, mon frère et Emma, sa compagne, ont eu la bonté de me déposer en fourgon au départ d’une voie verte particulièrement adaptée à ma motricité réduite : 13 km globalement descendants, ombragés et avec de jolis points de vue sur les vignobles des Maranges. Quel pied de ressentir de nouveau la vitesse, le vent, l’effort, les odeurs, le décor qui défile… Tout ça sera donc pour plus tard. Je veux bien attendre encore car moi aussi, je revendique ma part minimum d’évasion. Minimum, car j’ai parfois l’impression que mes semblables tout cassés font le choix entre deux extrêmes. Ne rien faire et rester un légume ou en faire trop et devenir un héros. Depuis que Facebook et Google ont identifié mon intérêt certain pour le monde sur roulettes, je suis régulièrement informé des exploits médiatisés de tétras, paras ou « simples » amputés, censés « redonner confiance et espoir en la vie à tous les handicapés ». Je parle ici de vrais handicapés moteurs, pas de débiles légers sous tutelle gagnant des fortunes dans des clubs européens, ou autres crétins dysphasiques se livrant à des séances de free fight à Orly. *

Gravir des cols hors catégorie à la seule force des bras en HandBike, ou avec un seul bras et une seule jambe, traverser la manche amputé des 4 membres, devenir un as de la voltige aérienne, grimper El Capitan, dans les Yosemites, sans ses jambes, traverser la France en fauteuil jusqu’à l’Elysée, faire le tour du monde en fauteuil et camping-car…, les exemples, tous admirables, ne manquent pas.

Mais personnellement, je ne souhaite aucunement devenir un modèle, je veux juste retrouver une infime partie de mes sensations d’hier, dont j’ai du mal à me passer définitivement. Bien sûr, il faut le reconnaître, il m’est arrivé de refuser net certaines activités que l’on me proposait avec un enthousiasme désintéressé. La plongée sous-marine, la natation parmi les dauphins, le ski en baignoire mono-spatule ou le Trail en joëlette tractée par 10 pénitents, c’est définitivement non, merci ! Le canoë kayak, le quad ou le « tétrapente », comme on me l’a récemment proposé, je ne ferme pas tout à fait la porte. Mais on ne se refait pas. Cycliste j’étais, cycliste je reste, et le handbike est sans doute LE truc idéal dans mon cas. Reste à trouver l’engin adapté. J’y suis presque.

En attendant de toucher le graal, je patiente dans cette torpeur aoûtienne avec de bons livres, de bons DVD, la visite de bons amis et accessoirement du bon vin. J’avais démarré ces vacances en spectateur d’une actualité trépidante, avec quelques étapes d’un Tour de France une nouvelle fois sans intérêt, occulté par une liesse footballistique un instant synonyme d’union nationale, vite fissurée par le dérapage d’un gros bras qui se prenait pour un cow-boy et une opposition qui croyait pouvoir refaire le match, quite à dire n’importe quoi.

Autour de moi, la vie aussi poursuit son cycle. Je regarde Agathe grandir, mes grands enfants s’épanouir et avoir des projets, mes parents vieillir et ne plus en avoir, les raisins et les autres mûrir, les collines jaunir, dans l’attente d’un orage d’été salvateur. Mon corps brûlant, privé de soins kiné et agrémenté d’une petite plaie tenace à l’ischion, me fait trop souvent souffrir et la position horizontale est une vraie délivrance. L’écriture aussi reste une délivrance. Sans doute la meilleure manière, depuis 4 ans et 5 mois, de sortir de moi-même, en ne parlant que de moi.

*A ce propos, plutôt que Booba, Kaaris, Jul ou le concert programmé de Médine au Bataclan, quel bonheur de constater, lors d’une belle soirée d’été aux Nuits de Fourvière, que le rap français incarné par MC Solaar a encore de beaux restes.

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Directeur associé

Sportif du dimanche et directeur de clientèle  la semaine, il est aussi concepteur-rédacteur à ses heures, ça le détend.

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Il y a 11 commentaires

  • Barbier Isabelle le 20.08.2018 à 19h17

    Merci Michel pour ton écriture acérée qui en ouvrant ton âme ouvre la notre.

  • PAF le 21.08.2018 à 14h06

    Merci et courage! Bravo pour les progrès. 🙂

  • Babette Wegelin le 21.08.2018 à 18h20

    Salut Michel, merci pour tes billets et ta rage d’écrire. Lorsque je pestais, il y a une semaine, contre la foule estivale, la chaleur, la mer tiède et trouble, ma copine Brigitte, celle qui est en fauteuil avec une sclérose en plaques, m’a dit : « pense à ceux qui n’ont plus leurs jambes pour courir, nager, sauter, traverser la rue…  » Du coup, j’ai pris mon masque et mon tuba, j’ai regardé les poissons avec une grande affection, et j’ai nagé pour vous. Courage, Michel, je t’ai toujours à l’oeil, même si je n’ose pas t’appeler pour déjeuner avec toi… Je t’embrasse

  • Nicolas DEMURE le 21.08.2018 à 18h51

    La classe tu vas faire progresser la recherche sur l’assistance électrique prédictive des vélos ! Sans déc ils sont un peu légers les gusses. Leur manque de service client risque de leur coûter une batterie supplémentaire pour des parcours plus longs 😉

  • Vincent le 23.08.2018 à 18h16

    Merci pour nous faire voyager et découvrir, apercevoir les paysages que tu décris. Une belle écriture qui me plait toujours autant.

    J’espère que le moment venu tu nous partageras tes sorties vélos encore !

  • Philkikou le 26.08.2018 à 17h54

    Bonjour la frustration de ne pas avoir pu, ou si peu, juste l’eau à la bouche, retrouver les sensations que tu avais sur le vélo… la vie poursuit son cycle, j’espère que tu pourras poursuivre la tienne avec ce nouveau cycle équipé d’une meilleure assistance !
    L’été tire à sa fin, dernières ligne droite avant les vendanges, et les mots « rentrée » et  » Septembbrrrrrree » vont être à l’ordre du jour à partir de la semaine prochaine

  • fanfan le 26.08.2018 à 22h02

    Aujourd’hui je n’avais pas un moral de dingue…. en lisant ton billet, j’ai été secouée comme à chaque fois.Ce que tu vis est terrible. La façon dont tu en parles est bouleversante. Les mots sont des armes. Continue le combat Michel! comme Babette je t »ai à l’oeil. Je t’embrasse très fort

  • Sandrine le 27.08.2018 à 9h33

    Le but étant de t »assister , il est vrai que cette défaillance semble totalement irréelle !!!
    La solution existe, c’est certain, et bientôt aucune côte ne te résistera 😉
    Prends soin de toi, continue d’écrire et réserve moi un exemplaire dédicacé quand tu seras publié….
    Je t’embrasse.

  • Clacla BM le 27.08.2018 à 20h26

    Bises Mim 😉

  • David Pauthier le 30.08.2018 à 21h47

    Pour 10 SMIC, L’assistance électrique de la Renault Zoe est top. Par contre, en aout, le dépannage avec prêt d’un véhicule équivalent, Renault n’est pas meilleur que les fabricants de Handbike électrique.

    Heureux de te lire à chaque fois. Et,… MC Solar, j’adore.
    A bientôt.

  • Marie le 30.09.2018 à 7h01

    La poisse, cette assistance qui ne fonctionne pas…
    Je trouve honteux que l’on ne te dépanne pas, au prix de la bestiole !
    Ton style est parfait ! Continue d’écrire, je suis archi fan !

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