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Un été qui tombe à plat

8 juillet 2019

Je craignais le pire. J’étais très en dessous de la vérité. Il était pourtant hors de question que je m’arrête. Ce n’était vraiment pas le moment. Trop de travail, trop d’enjeux, trop de projets, trop de soleil, trop… Depuis le temps, fort d’une certaine expérience, j’aurais dû savoir qu’on ne plaisante pas avec l’escarre, ce vieux complice fratricide de l’homme à roulettes (voir https://www.extropied.com/histoire-de-fesses/), qui m’a déjà contraint, à trois reprises depuis ma rencontre avec un mur, à de plus ou moins longues retraites horizontales.

Cette fois, j’ai beaucoup trop attendu. Le 15 mai, je dois me rendre à l’évidence, diagnostic de spécialistes à l’appui. La chose a une sale gueule. Elle a progressé à une vitesse stupéfiante, en circonférence et surtout en profondeur, laissant poindre un risque d’ostéite. Un dernier déplacement pour la forme au bureau, pour participer une réunion qui tourna court faute d’interlocuteur, et je rejoignis mon matelas à air que je n’ai pratiqué plus quitté depuis. Bientôt huit semaines allongé à attendre que la plaie de 2 cm de profondeur se comble lentement, avant qu’elle ne se referme en surface. Huit semaines et c’est loin d’être terminé. Mis à part quelques courtes périodes de lever obligatoires (assemblée générale, réunions avec des avocats, consultations médicales, signature de compromis, devoir électoral… ) ou récréatives (séance de kiné, spectacles, lecture au soleil…), je n’ai pas quitté les 12 m2 de ma chambre dont l’unique fenêtre offre heureusement une vue partielle sur le jardin et sur son olivier bicentenaire. Une pièce qui a eu la vertu de rester suffisamment fraîche pour affronter avec un simple ventilo la canicule record enregistrée fin juin. Passer des semaines contraint dans un espace de 12 m2 m’a donné une idée de ce qui attend Patrick Balkany dans sa prochaine résidence, au confort sans doute assez différent de celui de la villa pamplemousse aux Antilles.

Mais étonnamment, même si je dois reconnaître quelques moments difficiles, l’ennui et l’abattement n’ont jamais réellement pris le dessus. J’ai d’abord profité de cet arrêt de travail pour travailler. Sans doute plus efficacement que si j’avais été présent au bureau. Horizontalement, le cerveau est vraisemblablement mieux irrigué. J’ai également beaucoup trollé sur les réseaux sociaux, rattrapé mon retard en enchaînant quatre saisons de Games of thrones et autres productions HBO, visionné des dizaines de films, lu quelques livres, scruté la presse, reçu de nombreuses visites amicales et professionnelles, longuement conversé au téléphone, préparé l’avenir et…beaucoup réfléchi. Ainsi allongé et confiné, j’ai souvent eu l’impression d’avoir une perception plus affinée de la réalité. Comme si quelqu’un avait monté le son qui me parvenait de l’extérieur. Et ce que je percevais ne fut pas toujours agréable. Engagé dans une négociation tendue qui allait donner lieu à une redistribution des cartes de mon univers professionnel, on me renvoya tour à tour l’image de l’infirme manipulé, de l’impotent incompétent et absent, de l’handicapé aigri et revanchard ou du traître froid sans mémoire et sans cœur. Bref, simple pion, complice, voire bourreau, mais jamais victime. Ce rôle étant dévolu à ceux qui en ont le talent.

Et pourtant, j’ai un peu le sentiment de l’être aussi,…victime.
Victime d’une entreprise de maçonnerie bourguignonne qui a plus de trois mois de retard sur mon chantier ; victime de ce corps qui me lâche au mauvais moment ; victime de la recherche médicale qui n’a toujours pas mis au point un système permettant de s’asseoir avec un escarre aux fesses ; victime de ce réchauffement climatique peu compatible avec mon nouveau processus de thermorégulation ; victime du système bancaire qui, non content de ne pas vouloir assurer les prêts difficilement consentis aux handicapés, exige en garantie le nantissement de la totalité de la somme empruntée (euh ??? Pourquoi emprunter dans ce cas ?) ; victime de ces marches trop hautes, ces tables trop basses ou ces toilettes trop petites qui ne font pas de moi le mec bienvenu partout (presque nulle part en fait), victime d’une confiance désinvolte et d’un angélisme benêt, victime du qu’en dira t-il…

Il n’est jamais trop tard pour apprendre. Il m’a fallu cinq ans pour apprendre à vivre presque normalement en me passant de l’essentiel. Il est temps d’apprendre à se passer du superflu.

Et, en y regardant bien, j’aperçois de la lumière au bout du tunnel. Celle de vacances prochaines estivales sans doute amputées, mais forcément bienfaitrices, auprès d’une famille que je n’ai pas vue depuis de très longs mois ; celle de la nouvelle batterie de mon handbike, enfin revenu d’outre-Rhin avec une nouvelle motorisation qui, semble t-il, bénéficie d’un fonctionnement et des performances inversement proportionnelles à ceux de la France Insoumise ; la lumière que je vois chaque jour dans les yeux d’Agathe, pour qui je vais m’efforcer de rendre le monde moins laid ; celle d’une nouvelle aventure professionnelle qui débute et dans laquelle je compte bien m’éclater.

Par Michel Sorine

Michel Sorine

Directeur associé

Sportif du dimanche et directeur de clientèle  la semaine, il est aussi concepteur-rédacteur à ses heures, ça le détend.

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Il y a 10 commentaires

  • Philippe DUBOIS le 08.07.2019 à 17h30

    Heureux de te savoir positif (en cette période de Tour de France, il faut que je fasse attention à mes choix de mots). Ta force m’épate mais ne me surprend pas…
    Excellentes vacances en famille.

    Je pense à toi.

  • Mamanpat le 08.07.2019 à 17h39

    Hâte d’apporter une touche d’exotisme, certes modéré,e et d’en savoir plus ! Bises

  • Pousse le 08.07.2019 à 19h13

    Toujours admiratif et impressionné par la prose et son contenu et par le mode de réaction à une situation improbable, respect et courage à vous.

  • annette le 09.07.2019 à 10h11

    Coucou Michel, moins l’occasion de te voir mais toujours de te lire.. petit bonheur et oui, un bonheur de te lire, même avec des nouvelles pas « fraîches ». Je sens que les choses changent… Un éternel recommencement. je t’embrasse

  • Arthurbaldur le 09.07.2019 à 10h35

    Ca a du être sport de gérer la redistribution des cartes depuis tes 12m2 ! Beaucoup de non dit dans le texte, certains passages laissent songeur surtout quand on a juste quelques bribes d’infos à sa disposition. C’est quoi le superflu au juste ? Pas le handbike en tout cas et j’espère qu’il sera pleinement opérationnel cette fois.

  • Gisèle Bertrand le 09.07.2019 à 20h35

    C’est clair rien n’est facile mais pour un battant comme toi pas question d’être une victime les autres n’assument pas leurs actes dommage pour eux , preuve de leur fragilité psychologique, toi au contraire malgré les embûches tu avances c’est super et bravo à toi
    Toujours très fière de te connaitre .

    Désolée pour le gros retard de lecture des bises à tous

  • Philkikou le 16.07.2019 à 20h10

    Malgré des galères en tout genre, des projets de vacances estivales et familiales, et de nouveau boulot !!! Des obstacles que tu arrives à surmonter avec patience et volonté : bravo et bon été à toi

  • le coach le 17.07.2019 à 18h17

    Très embêtant ces escarres physique et professionnelle qui ont progressé à une vitesse stupéfiante en Juin Juillet . Il faut souhaiter que toutes les deux se referment rapidement en surface. Bon d’un autre côté c’est une belle opportunité. Je te vois bien animer une petite structure spécialisée dans l’événement sportif. cette petite équipe jeune et soudée lancerait de nouveaux concepts dans l’univers du trail, du VTT, du cyclo sport, du Tri, etc.. et ses principaux atouts seraient sa créativité… et son autonomie

  • BOUSSELIN j p le 14.08.2019 à 21h28

    Le bipède vertical que je suis lit avec plaisir vos billets mais surtout avec ADMiRATION et mesure Lachance que lui a! Le monde manque de mec de votre trempe. Bon été malgré tous ces ennuis

  • fanfan le 15.08.2019 à 18h52

    Le commentaire du « coach » me plait beaucoup!
    Profite bien de la lumière que tu vois dans les yeux d’Agathe ; çà c’est de l’essentiel quand même ! tu ne pourrais pas t’en passer? dis moi « oui »…
    Je t’embrasse Mimi

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